Ce qu'elles disent de Miriam Toews

Lu et apprécié par Anne

Ce qu’elles disent

de Miriam Toews, traduit de l'anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, aux éditions Buchet/Chastel.


Que peuvent bien avoir à nous dire huit femmes analphabètes, élevées dans l’ignorance du monde extérieur au sein d’une communauté religieuse isolée ?

A l’origine de ce roman, inspiré de faits réels, il y a les viols répétés de plusieurs femmes de la colonie mennonite de Manitoba, en Bolivie  : droguées, enlevées pendant la nuit, elles se réveillent avec de terribles douleurs sans se rappeler exactement ce qui leur est arrivé. Le pasteur et les hommes de la communauté, après avoir, dans un premier temps, accusé des esprits malveillants (la possession démoniaque a toujours bon dos !),  leur demandent de pardonner à leurs agresseurs.

Huit d’entre elles décident de prendre leur destin en main, et profitent d’une absence des hommes, partis pour la ville, pour se réunir en secret. Elles ont alors 48 heures pour décider de leur propre sort : rester et ne rien faire ; se battre ; ou partir.

Autant de questions qui en appellent d’autres : que faire de leurs enfants, comment les protéger ? Est-il bien raisonnable de quitter le seul lieu qui leur est familier, quand elles n’ont pas même une carte pour s’orienter dans le monde ? Mais comment peut-on espérer faire valoir ses droits auprès d’hommes qui vous ont toujours entravées ?

La grande réussite de ce roman tient à la mise en scène de cette concertation, qui est au cœur de l’intrigue.

Puisqu’elles ne savent ni lire, ni écrire, et s’expriment dans un dialecte archaïque, les paroles des protagonistes seront transcrites et traduites en anglais par le seul individu masculin digne de confiance aux alentours, un instituteur marginal, déchu du statut d’homme par ses pairs. Ce curieux narrateur, bien que présent par ses commentaires et ses anecdotes, arrive d’autant plus à se faire oublier qu’il a pleinement conscience des limites de son rôle.

Une narration extrêmement inventive se met donc en place, où les dialogues des femmes de cette assemblée s’incarnent au point de devenir le ressort même de l’action dramatique. Prenant appui sur leur expérience, leurs croyances et connaissances propres, elles parlent enfin à cœur ouvert :  leurs désaccords et leurs controverses, loin de les diviser, dynamisent leurs débats et permettent à leurs raisons profondes de se déployer pleinement. Nous, lecteurs et lectrices, devenons les témoins d’un processus fascinant où se fait jour, pour chacune et pour toutes, une vérité qu’elles ne doivent qu’à elles-mêmes.

Ces femmes pour qui le monde s’est toujours limité à leur communauté, aux travaux quotidiens, à des règles imposées en vertu d’un texte religieux qu’on leur refuse d’apprendre à lire, nous donnent pourtant une grande leçon de pensée en acte. Loin de se réduire au statut de victimes, elles forcent l’admiration par leur courage et leur vivacité d’esprit.

Roman de résistance et d’émancipation collective, Ce qu’elles disent a l’intelligence, en donnant la parole à des femmes éloignées de nous, de faire résonner leur destin et leurs questionnements avec des enjeux qui nous sont familiers (les violences faites aux femmes), sans pour autant les plaquer artificiellement sur leur discours.

Bien que grave par son sujet, le roman est loin d’être dénué d’humour. Toujours bien dosées, la dérision et l’émotion participent de l’attachement croissant que nous éprouvons pour les personnages, jusqu’à nous sentir aussi solidaires de ces femmes qu’elles le sont entre elles.

Sans aucun doute l’un des textes les plus originaux et les plus forts de cette rentrée.