Cochrane VS Cthulhu de Gilberto Villaroel

Lu et apprécié par Anne

Cochrane VS Cthulhu

de Gilberto Villaroel, traduit de l'espagnol (Chili) par Jacques Fuentealba, éditions Aux Forges de Vulcain.


     Nous sommes en 1815 et Napoléon Ier vient de reconquérir le pouvoir, pour une courte période que l’Histoire retiendra sous le nom des « Cent jours ». Sur la Côte Atlantique, la construction de Fort Boyard est toute récente : ce bastion fortifié, armé de canons, est censé prévenir cette partie du territoire des assauts de la redoutable flotte britannique.

Mais une nuit d’avril, sa garnison, commandée par le capitaine Eonet, reçoit une drôle de visite : le légendaire Thomas Cochrane, lord écossais et amiral de la Royal Navy, ennemi juré de l’Empire, débarque avec une poignée d’hommes. Il est immédiatement fait prisonnier, beaucoup trop facilement : le capitaine Eonet soupçonne une mission d’espionnage, un nouveau plan retors de la part de celui que les Espagnols surnomment « El Diablo ».

Ce sera pourtant à une autre sorte de diable, autrement plus proche de l’original, que les deux officiers et leurs hommes auront affaire…

 

     Avec Cochrane VS Cthulhu, le romancier chilien Gilberto Villaroel nous propose une réécriture de la nouvelle « L’appel de Cthulu » de H.P. Lovecraft, transposée à l’époque des guerres napoléoniennes : un cocktail à première vue détonnant… mais qui se boit sans soif !

Il faut dire que Gilberto Villaroel maîtrise bien ses deux sujets : passionné de la période, en particulier du personnage de Thomas Cochrane sur lequel il a réalisé un documentaire, il offre une reconstitution précise et documentée de l’architecture de Fort Boyard, de la situation politique de l’époque, mais aussi des stratégies militaires ou encore de l’état des connaissances et des technologies.

Son sens du détail, toujours pertinent, fait que la dimension  historique du roman, bien que riche, n’est jamais pesante. Elle contribue bien plutôt à nourrir notre imagination, à nous projeter dans les scènes comme si nous y étions, tout le long d’une intrigue très bien tenue. Gilberto Villaroel va chercher son inspiration du côté des grands romans d’aventures maritimes, comme ceux de Cecil Scott Forester ou Patrick O’Brien (qui empruntèrent eux-même beaucoup des traits de leurs héros respectifs à la figure de lord Cochrane) : une plume classique et élégante ; une narration enlevée, qui parvient à nous rendre tout à la fois intelligibles et palpitantes les batailles et autres péripéties en mer ; des personnages valeureux et attachants, au premier rang desquels on retiendra lord Cochrane, aussi énigmatique que charismatique, mais aussi le sympathique capitaine Eonet.

Comme dans le film Master and Commander de Peter Weir, autre influence de l’auteur, l’amitié et la camaraderie entre membres d’équipage se communiquent au lecteur, tout particulièrement lorsque des ennemis historiques, marins anglais et soldats de l’Empereur, deviennent pour un temps des alliés ; certes, ils sont unis sous l’effet des circonstances et contre un ennemi commun, mais aussi par une reconnaissance mutuelle de leur valeur respective, en dépit de tout ce qui les oppose.

 

     Au fond, c’est précisément cette grande consistance du roman, tant du point de vue du contexte historique que des enjeux relatifs aux personnages, qui fait que sa partie proprement fantastique fonctionne aussi bien. Elle s’intègre très progressivement à une histoire dont les éléments sont déjà bien mis en place, si bien qu’on n’imagine pas que les scènes qui suivront – bien que leur trame soit importée depuis un tout autre corpus fictionnel – puissent survenir dans un autre décor, avec d’autres protagonistes. On prend d’ailleurs un malin plaisir à observer les réactions de ces derniers, leurs spéculations et leur inquiétude croissante face à une menace pour eux indéfinissable, quand nous lecteurs, ne serait-ce que par le titre, l’avons déjà identifiée.

Là aussi, on sent que le romancier connaît bien l’univers de Lovecraft : c’est sans doute ce qui lui permet d’éviter tous les écueils que l’on pourrait craindre, eu égard à la popularité du mythe de Cthulhu et aux multiples déclinaisons auxquelles il a déjà donné lieu. 

L’incursion de références à un univers célèbre, déjà support de fortes représentations, ne nous fait jamais sortir du roman, de la même manière qu’il n’est nul besoin d’être fin connaisseur des écrits de Lovecraft et de sa mythologie pour entrer dans l’intrigue et en saisir tous les ressorts. Celle-ci en retient pour ainsi dire l’essentiel : la peur, dans sa plus pure émanation, face à quelque chose d’ancestral, de démesuré et d’indicible, bref, face à cette horreur cosmique dont tout lecteur de Lovecraft est familier.

 

     L’alchimie est parfaite : Cochrane VS Cthulhu mêle avec talent deux univers littéraires qui pouvaient paraître, a priori, étrangers l’un à l’autre. Mais surtout, il vous promet un moment de lecture enthousiasmant, dans la pure tradition du roman d’aventures populaire : séduisant, divertissant, passionnant même, il ne l’est pas en surfant sur la facilité à convoquer des représentations déjà existantes, mais bien plutôt parce qu’il les met, de même que son érudition, au service de son intrigue et de ses personnages. 

Une belle réussite qui ravira aussi bien les lecteurs de romans d’aventures, de marine et de flibuste que les amateurs de fantastique… sans compter les adeptes de Cthulhu, Nyarlathotep et autres Shoggoths. 

Un régal, vous dis-je !