La colombienne Chmielarz

Lu et apprécié par Anne

La Colombienne

de Wojciech Chmielarz, traduit du polonais par Erik Veaux aux éditions Agullo.


Si vous participez à un casting pour tourner un spot de publicité en Colombie, séjour compris et bringue incluse, méfiez-vous. Il est possible qu’il n’y ait pas de tournage du tout, et qu’après cinq jours de fiesta dans un hôtel de luxe, on vous présente l’addition. Salée. Comme bien entendu vous ne pourrez pas payer, qu’à cela ne tienne : vous rembourserez la note en rendant un petit service à un gang armé jusqu’aux dents : faire transiter un paquet de cocaïne en Europe.

Si vous, lectrices et lecteurs, ne vous sentez heureusement pas concernés, c’est pourtant ce qui arrive à un groupe de jeunes Polonais dans la scène d’ouverture de La Colombienne. Avant que le roman ne nous lance sur une affaire qui, semble-t-il, n’a aucun rapport : à Varsovie, un homme d’affaire est retrouvé suspendu à un pont, éventré.

Troisième titre de Wojciech Chmielarz à paraître en France aux éditions Agullo, il confirme le talent de ce jeune auteur polonais, et sa maîtrise du roman policier. En un jeu de construction redoutable, il entremêle avec brio plusieurs intrigues : une affaire de crime organisé et de filières de drogue, les dessous d’une start-up de placements financiers, et des suicides de femmes en série – suicides qui n’en sont peut-être pas.

Comme tout bon polar, La Colombienne nous offre le plaisir de voir le puzzle se constituer sous nos yeux, pièce après pièce : bénéficiant de quelques informations supplémentaires par rapport à l’enquêteur, notre point de vue et nos déductions se superposent aux siennes, d’une manière habilement orchestrée. Car, comme tout très bon polar, La Colombienne a toujours un coup d’avance sur son lecteur, et lui réserve de jolis coups de théâtre !

L’inspecteur Mortka, dit le Kub, est à nouveau sur le pont, avec tous les atouts qu’on lui connaît : observateur, opiniâtre… et logique. Le Kub, c’est l’esprit de géométrie allié à l’esprit de finesse, avec ce qu’il faut d’amertume pour en faire un fonctionnaire crédible, ce qu’il faut de défaillances dans sa vie personnelle pour en faire un héros de polar assermenté. Droit et sans préjugés, aux prises avec les pressions de sa hiérarchie, père divorcé, il suscite la sympathie et traduit, par son regard lucide et désabusé, jusque dans ses doutes et ses erreurs de jugement, une vision de la Pologne contemporaine. C’est une autre grande qualité de ce roman, dont l’intérêt excède le pur divertissement. Les questions qu’il évoque, le néo-libéralisme effréné, la corruption des élites financières, la misogynie ordinaire et les violences faites aux femmes, sont autant de réflexions qui dépassent le cadre local pour tendre un miroir à nos sociétés européennes. Et ce qu’on y voit est peu reluisant.

Ce panorama n’est jamais surplombant, mais incorporé aux intrigues elles-mêmes, ainsi qu’à des personnages solides et bien caractérisés. Parmi les collaborateurs du Kub’, on notera l’apparition d’une nouvelle binôme, La Sèche, un personnage féminin affirmé aux penchants survivalistes, qui augure du meilleur pour les prochains romans !

La Colombienne offre donc une excellente porte d’entrée dans l’univers de Wojciech Chmielarz, un auteur dont la plume s’affirme livre après livre, pour notre plus grand bonheur. Et vous donnera envie de vous ruer sur les deux premiers volets !