Frédéric Paulin, La Fabrique de la terreur

Lu et apprécié par Anne

La fabrique de la terreur

de Frédéric Paulin, éditions Agullo


      Après La Guerre est une ruse et Prémices de la chute, La Fabrique de la terreur clôt le cycle de romans noirs que Frédéric Paulin a consacré à une généalogie du terrorisme islamiste, de l’Algérie des années 1990 aux attentats du 16 novembre 2015 à Paris.

Nous attendions avec grande impatience ce troisième volet, et ce même si nous savions déjà où nous emmenait l’auteur. En effet, tout le talent de ce dernier est d’avoir instillé une tension dramatique, un suspense, dans un scénario dont nous ne connaissons que trop bien l’issue. C’est ce qui nous avait bluffés dans les deux premiers opus, c’est peut-être encore plus vrai ici.

 

      La Fabrique de la terreur relate les années 2011 à 2015, et s’ouvre sur les soulèvements qui mirent fin au régime du président Ben Ali en Tunisie. Nous retrouvons Vanessa Benlazar, reporter internationale, partie enquêter sur les révoltes du Printemps arabe et inquiète quant à leur possible récupération par les Islamistes. Elle va très vite s’intéresser au cas de Wassim, un jeune Tunisien amené à se convertir au djihadisme.

Sur leurs traces, le roman nous emmène de Tunis en Libye, puis en Syrie, théâtre des conflits meurtriers que l’on sait, et de l’ascension de l’État Islamique de Daesh. Au gré d’allers-retours entre cette région du Levant et la France, mais aussi Bruxelles, il met constamment en relation ce qui se produit sur chacun des territoires – car tout est connecté. Sur le sol français, nous suivrons ainsi les enquêtes de Laureline Fell, haute gradée des services de Sécurité Intérieure, qui tente de désamorcer une menace terroriste en perpétuelle mutation.

Les sujets abordés par le roman sont donc, plus que jamais, nombreux et denses. Pourtant, avec sa narration concise et rythmée, l’auteur parvient à en clarifier la trame sans jamais nous égarer, nous tenant en haleine jusqu’au bout. Le récit chronologique, qui voit défiler les années comme un compte-à-rebours, nous précipite dans une fébrilité, une urgence auquel le style de l’écrivain s’est adapté. Tout est plus factuel, plus tendu.

 

      Mais si l’écriture s’est indéniablement resserrée du premier à ce dernier tome, la rigueur intellectuelle et les qualités littéraires qui nous avaient séduits dans La Guerre est une ruse sont toujours bien au rendez-vous. Fidèle à lui-même, l’auteur documente son récit avec minutie, sans jamais en sacrifier la complexité.

      En effet, si les attentats et les événements qui ont marqué ces années 2011 à 2015 jalonnent la progression de l’histoire, le roman s’attache moins à les mettre en scène avec sensationnalisme qu’à dépeindre les processus qui y mènent ou en découlent, à travers les yeux et les actions de ses protagonistes, certains bien réels, d’autres fictifs.

L’humanité et la profondeur qui caractérise le traitement de ceux-ci, et le refus d’un point de vue univoque, contribuent à enrichir le propos du roman, et le rendent irréductible à tout manichéisme. Constamment tiraillés entre le poids du déterminisme historique et leur propre détermination à y faire face, certains de ces personnages nous accompagneront encore, bien après la lecture. On retrouvera ainsi le “clan Benlazar”, Vanessa et Laureline Fell bien sûr, mais également Tedj : bien que mis à la retraite, il aura sa part à jouer dans l’histoire. De nouvelles têtes interviennent aussi, comme Pantani, un agent des forces spéciales de la DGSE, ou Simon, Maram et Wassim, parmi d’autres jeunes gens que nous verrons quitter leur pays pour aller grossir les rangs de Daesh.

      Frédéric Paulin trouve un très bon équilibre entre la réalité historique et la part d’invention : plaçant ses personnages dans les replis de l’histoire, jouant sur les zones d’ombre et les contre-champs, il nous dévoile ainsi les rouages et les forces en présence, sans jamais sacrifier la vraisemblance ou la véracité des faits. 

 

      Or, avec La Fabrique de la terreur, cet équilibre semblait d’autant plus difficile à tenir que ce qu’il relate est très proche de nous, aussi bien d’un point de vue temporel que géographique et affectif : le traumatisme des attentats des années 2010 est encore très récent. Les témoignages directs des tueries de Charlie Hebdo ou du Bataclan sont encore sur nos tables de libraires. Il y aurait donc presque quelque chose de détonant à les voir survenir ainsi dans un roman, comme point d’aboutissement d’une succession de faits que celui-ci entend restituer dans une chronologie plus globale… Quand nous-même, à leur sujet, nous n’oserions pas encore parler d’ « Histoire ».

Ici de nouveau, la justesse de vue de l’auteur opère pleinement. Frédéric Paulin a la décence de ne jamais jouer la carte de l’écrivain cynique et revenu de tout. Sans doute, la vision qui émane de ses romans est empreinte de pessimisme… inévitable corollaire à leur lucidité. Mais il ne se départit jamais de l’humanité, et surtout de l’humilité intellectuelle, propres à interdire toute posture de surplomb. S’agissant des attentats, tout en s’attachant à montrer qu’ils ne viennent pas de nulle part, et à les replacer dans cette généalogie de la terreur, il prend toujours, en même temps, la mesure de l’effroi et de la stupeur qu’ils suscitent, notamment à travers les réactions de ses personnages. C’est d’ailleurs une force de ses romans que de parvenir à exprimer ce que cristallisent pareils événements.

 

      Au terme de cette trilogie persiste donc une impression que nous avions eue dès le premier tome : celle d’avoir lu une œuvre déterminante, qui aura su comprendre quelque chose de notre passé proche, et nous le transmettre. Le pressentiment qu’elle est, par là-même, vouée à trouver de nombreux nouveaux lecteurs dans les années à venir. C’est ce qu’on lui souhaite, et c’est ce qu’on leur souhaite.

 

… Une petite question pour terminer, mais non des moindres, celle de l’ordre de lectureTechniquement, il est tout à fait possible de découvrir la trilogie en commençant par La Fabrique de la terreur. Les adeptes d’une lecture « à l’écrevisse », commençant par la fin et rétrogradant jusqu’au premier tome (mais qui sont ces gens ?), pourront donc s’en donner à cœur joie. Aux autres, on ne saurait que trop conseiller de débuter avec La guerre est une ruse, pour prendre le sujet des romans à la racine, le destin des personnages à son commencement dans la fiction. Et aucun doute, ce dernier tome, vous y viendrez très vite !