Miguel Prenz, La guerre des dinosaures

Lu et apprécié par Anne

La guerre des dinosaures

de Miguel Prenz, traduit de l'espagnol (Argentine) par Cyril Gay, aux éditions Marchialy


On aimerait croire que la logique prévalente à toute découverte scientifique est, précisément, la science : un approfondissement de l’état des connaissances, synonyme de progrès universel et constant pour l’esprit humain… Il n’en est évidemment rien ! Seuls les récits scientifiques s’abstrayant de toute contextualisation historique, au profit d’un internalisme quelque peu myope, peuvent réussir à en donner l’illusion. Mais il existe d’autres récits.

C’est la leçon à retenir de celui de Miguel Prenz sur les découvertes paléontologiques dans la province du Neuquén, en Argentine, à l’orée du XXIé siècle. Nous sommes en 1993, et la mode des dinosaures bat son plein avec la sortie du Jurassic Park de Steven Spielberg : autant dire que la découverte, par un mécanicien explorateur à ses heures, du fossile du plus grand dinosaure carnivore connu, fait grand bruit. Une véritable aubaine pour le musée de paléontologie de la ville d’El Chocón, dont l’économie et la population ont singulièrement pâti de la privatisation du barrage hydroélectrique Hidronor.

Mais bien sûr, la poule aux oeufs d’or devient l’objet de toutes les rivalités : une course au fossile s’engage, où il s’agit non seulement de découvrir le plus gros, le plus rare, mais aussi de susciter une reconnaissance de la communauté scientifique internationale, et d’en tirer profit et réputation pour sa commune. Les protagonistes les plus ambitieux de cette guerre des dinosaures rêvent ainsi d’adaptations Hollywoodiennes et de parcs d’attraction. Sans compter la gloriole personnelle : comme nous le dépeignent plusieurs portraits hauts en couleurla légende créée autour de la découverte par son inventeur compte presque autant que la découverte elle-même, se teintant parfois d’un petit culte de la personnalité.

S’effaçant au profit des acteurs et des lieux de cette singulière histoire, l’écrivain-journaliste Miguel Prenz relate les observations recueillies sur place, avec une grande précision alliée à un sens naturel du récit. En effet, s’il se met en retrait, on dénote malgré tout une certaine ironie dans la mise en scène des faits et des personnages, auxquels la narration non-linéaire donne d’autant plus de relief. A travers la pluralité des témoignages et des interlocuteurs,  c’est aussi celle des discours qui ressort, la manière dont ils se répondent les uns les autres, s’entrechoquent et se contredisent selon les versions et les intérêts. Jouant sur le caractère insolite des situations, l’auteur parvient ainsi à créer quelques poches d’attente et de suspense : vous devrez ainsi attendre la fin du livre pour savoir par quel moyen la réplique du crâne de gigantosaurus subtilisée au musée d’El Chocón a finalement été récupérée !

Quant aux éléments de contexte dont l’auteur enrichit sa chronique, ils donnent à cette dernière une portée bien plus large qu’une simple rivalité de clochers. L’histoire de La guerre des dinosaures, c’est aussi celle du devenir d’une région dans l’Argentine libérale de Carlos Menem, c’est aussi celle de la paléontologie et de la découverte des premiers dinosaures dans l’Angleterre des années 1800, ou encore celle d’une guerre des idées et des croyances, que continuent d’entretenir les membres de l’Église protestante évangéliste, fervents partisans du créationnisme contre la théorie évolutionniste.

Alors, certes, pas de combats de T-Rex ici (contrairement à ce que pourrait laisser espérer le titre…). Mais les turpitudes de la nature humaine sont parfois tout aussi fascinantes !