Les meurtres de Molly Southbourne

Lu et apprécié par Anne

Les meurtres de Molly Southbourne

de Tade Thompson, traduit par Jean-Daniel Brèque aux éditions du Bélial'


« Si tu vois une fille qui te ressemble, cours et bats-toi.

Ne saigne pas.

Si tu saignes, une compresse, le feu, le détergent.

Si tu trouves un trou, va chercher tes parents. »

Voilà les règles que la jeune Molly Southbourne se répète comme un mantra : elles conduisent sa vie depuis son plus jeune âge, tandis qu’elle grandit dans une ferme du fin fond des Etats-Unis, protégée tant bien que mal par ses deux parents. Protégée des autres, ou d’elle-même ? Il serait malaisé de le dire, car dès qu’elle perd du sang, une fille identique à elle apparaît pour essayer de la tuer. Surentraînée, Molly se construit ainsi à l’écart de tout, dans un état de défiance constante vis-à-vis de ces doubles invasifs, dont il faut encore et toujours se débarrasser, par tous les moyens. Mais que se passe-t-il quand on quitte le nid pour aller faire ses études, au risque de baisser la garde ?

Du Double de Dostoïevski à L’Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde de Robert Louis Stevenson, la figure du doppelgänger a profondément irrigué la littérature fantastique jusqu’à aujourd’hui. Tade Thompson nous en propose ici une fascinante déclinaison, dans ce court roman paru dans l’excellente collection « Une heure lumière », au Bélial’.

Identité et altération, rapport au corps et à la monstruosité qui sommeille en soi-même, sont autant de thèmes qui traversent ce texte, au croisement de l’étrange et de la science-fiction. Son intrigue conjugue avec brio une action haletante et une troublante immersion dans la psyché de son héroïne. Piégée par sa propre nature, Molly est condamnée à un paradoxe insoluble : accroître constamment la maîtrise d’elle-même, de sa corporéité, son psychisme et son environnement, mais sans pouvoir jamais stopper la prolifération des êtres qui émanent d’elle comme une contagion. L’évolution et les choix de ce personnage magnétique nous entraînent irrépressiblement d’un bout à l’autre d’un récit qu’elle imprègne d’une présence à la fois familière et troublante, procurant ce sentiment caractéristique que Freud avait nommé « inquiétante étrangeté ».

Les meurtres de Molly Southbourne est donc d’abord un livre qui se dévore, dans un grand frisson de plaisir et d’angoisse,  mais derrière lequel on peut deviner toute l’érudition de l’auteur, et la profondeur de ses réflexions sur le sujet. Les amateurs de thrillers et de surnaturel y trouveront donc tout autant leur compte que les lecteurs férus de littérature fantastique.