Lu et apprécié par Anne

L’Outil et les Papillons

Dmitri Lipskerov, traduit du russe par Raphaëlle Pache, éditions Agullo.


Arséni Andréiévitch Iratov, brillant architecte, homme d’affaire ayant bâti sa fortune comme trafiquant de devises sous le régime soviétique, est un homme bien en vue de la haute société moscovite. Séducteur invétéré dont la beauté n’a guère faibli avec l’embonpoint et la cinquantaine, il vit en concubinage avec la sublime Véra, qu’il met un point d’honneur à satisfaire sexuellement autant qu’à la couvrir de cadeaux.

Son seul petit problème, ce sont ses crises d’angoisse, et les hontes qui ressurgissent du passé pour le hanter de plus en plus. Et qu’une nuit, se réveillant d’un cauchemar, il se rend compte que son sexe a tout bonnement disparu.

Comment ? Pourquoi ? Et surtout… Que faire, quand on a fondé sa réputation et son estime sur une virilité triomphante ?

Et puis un jour, un mystérieux double de lui-même, en version rajeunie et visiblement maléfique, demandera à le rencontrer…

L’Outil et les Papillons est un roman hors normes, qu’il serait impossible de résumer en quelques lignes : s’il revient sur la jeunesse et l’ascension d’Iratov, on suivra également le destin de celles et ceux qui l’ont croisé… et de quelques uns de ses innombrables enfants illégitimes. On y trouvera aussi, pour ne citer qu’eux, une plantureuse capitaine du KGB, un énigmatique coiffeur grec, et un narrateur fantasque, qui n’hésite pas à faire de l’ingérence dans l’histoire qu’il est censé raconter !

On croirait cette œuvre animée d’une vie propre : Personnages, intrigues, temporalités, y prolifèrent – et n’ont de cesse de se mêler et s’entrecroiser pour composer une véritable polyphonie… Pourtant, cette narration foisonnante, tourbillonnante, est maîtrisée d’un bout à l’autre par un auteur ingénieux, qui ne laisse rien au hasard dans la construction de son roman.

Tableau satirique du Moscou contemporain, il se situe dans la lignée de Gogol et de Boulgakov : un élément surnaturel, à la limite de l’absurde, semble venir chambouler toute l’organisation sociale ; mais ce n’est que pour mieux en révéler les dysfonctionnements profonds, et tendre un miroir grossissant à la société. Ici, une Russie post-soviétique où triomphent les valeurs phallocrates, le cynisme et la brutalité. Le fantastique est ainsi au service d’un regard acéré sur le monde, qui serait désespérant s’il n’était contrebalancé par un grotesque assumé et un humour délirant. Car, par dessus-tout, ce roman est extrêmement drôle.

En bref, un livre absolument brillant, dont le style, parfois très poétique, est admirablement rendu par une excellente traduction. Il ravira les amateurs de littérature russe, de fantastique, d’humour noir… et d’une manière générale, tous les lecteurs et lectrices avides de grands romans qui sortent de l’ordinaire !