Natchave, Alain Guyard

Lu et apprécié par Anne

Natchave

Alain Guyard, éditions Le Dilettante


L’image du philosophe par excellence : un vieux sage vissé sur son siège, répondant aux grandes questions sur l’Univers, la vie et le reste dans son petit cosmos privé, circonscrit du poêle au bureau. La philosophie serait une activité par essence sédentaire : théorétique, donc calfeutrée. Sérieuse, donc bourgeoise.

Une image profondément liée à une certaine conception de la rationalité et des prérequis de toute connaissance valide. Dans la Critique de la Raison pure, Kant a bien comparé les sceptiques à des peuples nomades et sans domicile – une analogie pour lui très péjorative, qui les condamnait à l’errance et à l’erreur perpétuelles.

Mais de l’autre côté du spectre, Montaigne (un irréductible sceptique, justement !) écrivait, lui, qu’ « il faut voyager pour frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui » : Alors si, en réalité, le véritable philosophe était précisément celui qui part à l’aventure, recevant son enseignement du monde qu’il arpente à loisir ?

Dans ses oeuvres et sa pratique, Alain Guyard illustre et défend cette autre image de la philosophie, celle des vagabonds de tout crin, qui préfèrent user leurs semelles sur les routes plutôt que leurs fonds de culottes sur les bancs du Collège de France. Bien sûr, au-delà d’une opposition de modes de vie, c’est aussi de vagabondage intérieur, spirituel, qu’il s’agit : aussi, il entreprend de fouiller dans l’histoire de la philosophie elle-même pour y chercher des alternatives à ses représentations figées et sanctuarisées. Et de développer ainsi une interprétation toute personnelle de figures comme Socrate ou Antisthène, ou d’ajouter au menu des éloges du vagabondage datant du XVIé siècle.

Son propos n’est évidemment pas exposé selon l’ordre des géomètres, mais emprunte volontiers des chemins de traverse, s’aventurant hors des sentiers battus. Les anecdotes personnelles y frayent avec des lectures philosophiques peu conventionnelles, les incursions dans l’histoire et dans la littérature orale y ont la part belle, les grands noms de la métaphysique y côtoient des tsiganes et des prolos, des poètes maudits, mais encore des anonymes rencontrés lors de conférences et d’ateliers d’écriture.

Et malgré ce joyeux foisonnement, le fil de la pensée d’Alain Guyard se déroule avec naturel, dans une langue pleine de caractère, chantante et souvent argotique. Une ode enivrante à la liberté, qui donne soif de voyages et de lectures !