Lu et apprécié par Ophelie

Pleines de grâce

de Gabriela Cabezón Cámara, traduit de l'espagnol (Argentine) par Guillaume Contré, éditions de l'Ogre


Comment est construit un roman résolument novateur ? Je pense que nous pouvons dire : « comme celui-ci ». Pleines de grâce déboussole la langue, la hiérarchie, la société.

Qüity est une journaliste de Buenos Aires qui décide un jour de se rendre dans la villa. La villa, c’est un bidonville réaménagé par Cléo, une femme travesti bénie parce qu’elle converse régulièrement avec la vierge. Mais rien de blasphématoire dans ce roman, bien au contraire ! Femme repentie de sa vie de débauche, Cléo va fonder dans ce bidonville une communauté autonome basée sur le respect, la prière et l’indépendance face à une société qui ne veut de toute façon pas d’eux.

Mais rien ne peut aller lorsqu’on affirme haut et fort que nous n’avons pas besoin de personne, et Cléo et Güity fuient vite aux Etats-Unis vivre leur idylle avec l’enfant qu’elles ont eu ensemble.

Le mythe du paradis perdu est largement exploité. Loin d’en faire un lieu commun, Gabriela Cabezón Cámara éclate les clichés et réaffirme dans un roman sociétal fort la nécessité de reprendre son indépendance et de ré-exploiter sa religion. Cléo parle à la Vierge Marie régulièrement, et rien ne l’en empêche, ni la police qui se moque ouvertement d’elle et auprès de qui elle passe pour une folle, ni le clergé qui refuse de croire sa sainteté. Cléo ne cherche que le bien et que le pardon.

Les normes n’ont plus cours dans ce roman hautement vertigineux. Qüity elle-même, d’abord déboussolée par l’aura de Cléo, par l’organisation autonome de la villa, ne tarde pas à y prendre part et à s’attacher à ces destins boursouflés, cabossés dont le destin ne tient qu’entre les mains de Cléo, cette femme si imprévisible mais si altruiste et si imprévisible. Parce que même si elle voit la Sainte Vierge, Cléo n’est pas une âme pure : loin de la Sainte privée de tout péché, elle a au contraire une âme sombre et tout à se faire pardonner. Elle le fait en donnant de l’amour à Güity et de l’espoir à sa communauté.

Ce récit est donc une découverte hautement grandiose, où tout est novateur. N’ayez crainte : chaque mot restera dans votre esprit longtemps après avoir terminé cette merveille.