Lu et apprécié par Anne

Trois filles d’Eve

Elif Shafak, trad. Dominique Goy-Blanquet, éd. Flammarion.


Dans ses Esquisses Pyrrhoniennes, le philosophe latin Sextus Empiricus définit les sceptiques comme « [ceux qui] cherchent encore ». C’est à cette espèce-là que semble s’adresser le nouveau roman d’Elif Shafak. Trois filles d’Eve raconte l’histoire de Nazperi, jeune mère de famille de la bourgeoisie d’Istambul. Le récit commence alors qu’elle rejoint son mari pour une réception chez un riche homme d’affaire de leur fréquentation, et réchappe de justesse à une agression. Une partie du récit se concentrera sur cette soirée, qui ne se déroulera pas tout à fait comme prévu ; l’autre sur les souvenirs d’enfance de Peri et sur sa vie d’étudiante à Oxford au tournant des années 2000, souvenirs qui affluent à sa conscience tourmentée tout au long du dîner mondain.

C’est le va-et-vient entre les deux époques qui donne le rythme de ce roman, ménageant tout son suspens : quel peut bien être le crime moral qui a précipité la fin des études de la jeune Peri et qu’elle semble expier depuis 15 ans, par une vie conforme à des normes sociales qui ne lui conviennent pas ? Quel rôle ont joué dans ce drame le professeur Azur, orateur charismatique d’un cours consacré à Dieu, ainsi que Shirin et Mona, les amies de Peri à Oxford ? D’où lui vient la vision répétée de ce « bébé dans la brume », djinn mystérieux qui lui apparaît depuis son enfance ?

Si la maîtrise parfaite de la narration nous pousse à dévorer ce roman, c’est surtout son caractère introspectif et pénétrant qui fait de Trois filles d’Eve une lecture bouleversante : les questionnements et réflexions de Peri sur elle-même, sur la condition de femme, sur l’existence et la providence divines, taraudent le roman, lui conférant une dimension tout à la fois intime et universelle. Le récit est traversé par des dualités marquantes, à commencer par l’opposition symétrique du croyant et de l’athée, à l’intersection desquelles l’indécis a tant de mal à séjourner, sommé de choisir son camp. Un très beau livre, qui plaira assurément à ceux qui préfèrent encore le vertige du doute aux réponses toutes faites.