Un monstre et un chaos Hubert Haddad

Lu et apprécié par Anne

Un monstre et un chaos

de Hubert Haddad, éditions Zulma.


Raconter la barbarie, mettre des mots sur l’ineffable, créer une oeuvre à partir de ce que l’être humain a produit de pire… On a parfois l’impression que la littérature n’en aura jamais fini avec cette question. Le dernier roman de Hubert Haddad s’y confronte à son tour, puisque Un monstre et un chaos se déroule au coeur du ghetto juif de Łódź, en Pologne, pendant la Seconde Guerre mondiale.

Créé en 1940, celui-ci fut le cadre d’une exploitation systématique des Juifs dans des manufactures : ils travaillaient 12 heures par jour dans des conditions innommables pour produire des vêtements, des objets, de l’équipement à destination de l’Allemagne. Le tout sous la coupe de Chaïm Rumkowski, doyen et administrateur du ghetto, persuadé que la participation à l’effort de guerre et à la productivité pourrait garantir aux Juifs leur survie. Hubert Haddad met en scène ce personnage plus qu’ambivalent, le dépeint avec un sens du grotesque qui ne souligne que d’avantage le tragique de la situation.

Le roman oscille ainsi entre un récit historique, qui décrit avec réalisme les conditions de vie du ghetto, ainsi que l’enchaînement implacable d’événements qui mènera à la déportation progressive de tous ses habitants jusqu’à sa liquidation, et une narration beaucoup plus baroque, fantasmagorique, qui noue le destin de ses personnages à la grande histoire.

On découvre ainsi le ghetto à travers les yeux d’un jeune orphelin, Alter : contraint au début du roman à fuir son shtetl suite au massacre de sa famille par les Nazis, il vit une période d’errance avant d’arriver à Łódź. Ce personnage, qui semble se soustraire constamment au regard et à la contrainte que l’on voudrait exercer sur lui, est marqué par une incomplétude fondamentale, liée à la perte de son jumeau. Le thème du dédoublement sera extrêmement prégnant tout au long du livre, de même que celui du jeu d’ombres, du faux-semblant et de l’illusion. Autant de figures qui donnent au texte de Hubert Haddad une aura poétique très singulière.

En toile de fond, une réflexion profonde de l’écrivain sur l’inhumanité, et la possibilité d’y résister par le partage d’un imaginaire et d’une vie commune. Ainsi, le théâtre du marionnettiste maître Azoï, toléré un temps par les nazis, continue d’apporter aux habitants du ghetto des moments de beauté, et même de subversion, au milieu du chaos et du désert moral qu’est devenu leur monde.

Hubert Haddad rend ici un hommage d’une beauté et d’une force terribles à la culture yiddish, décimée en même temps que la population juive d’Europe centrale. Il prend, par exemple, le parti d’insérer des ritournelles et des comptines en yiddish dans le texte, telles quelles, de laisser la musicalité de cette langue guider le lecteur vers leur sens, afin de leur redonner vie pleinement. Une manière – comme tant d’autres dans ce roman à l’écriture travaillée, très évocatrice – d’incarner cette idée que la poésie, comme tout ce qui donne valeur à l’être humain, à son existence, est vitale en temps de barbarie.