David Vann, Un poisson sur la lune

Lu et apprécié par Anne

Un poisson sur la lune

David Vann, traduit par Laura Derajinski aux éditions Gallmeister


Au coeur de l’oeuvre de David Vann, il y a un drame : le suicide de son père, James Vann, alors qu’il avait 13 ans. Et James, c’est Jim, le personnage principal de ce roman. On suivra ses errances, physiques et mentales, alors qu’il rend visite à sa famille et ses proches – et que tous, les uns après les autres, tenteront de le dissuader de passer à l’acte.

En imaginant ainsi la vie et les pensées de son père maniaco-dépressif, David Vann place son roman dans l’oeil du cyclone : à même le psychisme d’un individu atteint de troubles pathologiques, et à même l’une des tragédies fondamentales de son existence. Peut-être pour enfin conjurer le traumatisme, et enterrer pour de bon la mémoire lancinante de cette figure paternelle, en s’identifiant à elle par l’écriture, le temps d’un livre ? Quoiqu’il en soit, le portrait qu’il en brosse ne souffre d’aucune concession : on peut même dire que Jim Vann, les réflexions cyniques qu’il jette à la figure des gens qui l’aiment, son ebsence d’empathie, ses questionnements incessants et auto-centrés, n’a rien d’aimable, tout engoncé qu’il est dans l’égoïsme et la cruauté du désespoir.

Mais s’il est un art qui brille par sa capacité à nous faire embrasser la cause de personnages antipathiques, c’est bien celui du roman. Et c’est là que s’exprime en plein le talent de David Vann.

Car c’est non seulement la personnalité Jim, mais aussi le caractère fruste et brutal de la culture dans laquelle il baigne (on parle tout de même de personnages dont les loisirs principaux sont la chasse et les armes à feu), sa conception du monde irréductiblement individualiste, qui pourraient vous paraître rédhibitoires. Comme à moi, d’ailleurs.

Et pourtant. Ce roman nous entraîne irrépressiblement dans  la fuite en avant de son personnage, nous immisce dans le vécu de la maladie mentale et dans ce qu’elle produit de plus obsédant, incisif et amoral. Depuis la pulsion de mort de son personnage, David Vann compose un imaginaire fantasmatique, celui des scènes de Western dans lesquelles le personnage de Jim se rêve ironiquement un double, ou celui de scènes totalement hallucinées, comme l’inoubliable hypothèse du flétan sur la lune – une parabole étonnante imaginée par Jim, qui donnera au livre son titre.

Impossible alors de ne pas être frappé par la petite catastrophe ontologique que constitue une mort, ce phénomène étrange qui plonge subitement dans le néant une représentation unique et singulière du monde. Quelque chose qui ne pouvait peut-être se restituer pleinement que par la littérature.

David Vann signe donc ici un très beau récit intimiste, certes rude, mais bouleversant.